De la Fonky Family, en passant par La Fouine, Ménélik, les Neg’ Marrons,  113 et la Mafia K’Y Fry, vous connaissez forcément un artiste qui aura été conseillé par Karim Thiam. Chef de projet, Responsable Marketing puis Directeur Artistique pendant plus de 10 ans chez Sony avant de voler de ses propres ailes, nous sommes allés à la rencontre de ce consultant aux 20 ans d’expérience à son actif dans l’industrie musicale.

Bonjour, Karim, depuis Run DMC qui avait signé « My Adidas », le rap a toujours été proche des marques. En France, dans quelle mesure le hip-hop français a-t-il été lui aussi concerné ?

Le Rap et la culture hip-hop ont toujours véhiculé des choses qui plaisent aux marques : énergie, nouveauté, contre-culture, insolence… Aujourd’hui la culture hip-hop au sens large du terme est sans conteste la culture dominante.

arsenik lacoste

Pourquoi certaines marques,  comme Lacoste avec Ärsenik, refusaient-t-elles la publicité faite par les rappeurs ? Était-ce une posture ?

Pour des raisons de positionnement, principalement. Peur de perdre une partie de leurs clients sans être sûr d’en acquérir de nouveaux sur une nouvelle cible ou sur un public plus large. Les marques ont pour la plupart des politiques de long terme donc ces éventuelles ‘turbulences’ ponctuelles peuvent leur faire peur. Après je dirais que « petit à petit l’oiseau fait son nid ».  Lacoste aujourd’hui utilise la musique « The Message » de Grandmaster Flash pour ses pubs diffusées à la télé…
Les mentalités évoluent donc et les bonnes idées peuvent faire leur chemin même si cela prend du temps. Pour les gens qui aiment le Hip-Hop et comprennent cette culture, certaines choses peuvent paraître évidentes parce qu’on a la connaissance, on en maîtrise les codes, etc… Il faut réaliser que pour certaines marques ce n’est pas aussi évident que pour nous, elles peuvent parfois « flipper ».

 

 

À une époque, les rappeurs (Joey Starr, Sully Sefil, Koolshen) avaient besoin de créer leurs marques (souvent de street-wear). D’ailleurs, c’est encore le cas avec Booba et Unküt aujourd’hui. Selon toi est-ce vraiment générateur de chiffres d’affaires ou juste une question d’image ?

Les deux, car c’est un business à part entière. Il faut voir cela dans son ensemble car profiter de son développement et de son rayonnement est une bonne chose. Un artiste de niche qui vend 2 ou 3.000 tee-shirts chaque année génère de quoi produire ses disques et clips. Le plus dur est de durer, et ce n’est pas toujours évident pour des artistes de se projeter à 3, 5 ou 10 ans. Or, se lancer dans le street-wear pour durer, c’est réfléchir au moins à moyen terme, et pour cela, il faut vraiment avoir un esprit entrepreneurial, savoir s’associer avec les bonnes personnes, se prendre la tête sur les créations, le marketing, la logistique et la distribution… Si on devait faire un bilan aujourd’hui, peu de marques ont duré, surtout parmi les toutes premières.
Il y a pourtant eu d’énormes succès comme Royal Wear, 2 High… Une des premières marques qui a presque réussi à passer du street-wear à une marque de vêtement mainstream est Com8. Mais si tu rencontres un succès ‘grand public’, ton offre peut perdre un peu de son essence hip-hop.  C’est pourtant le fruit du succès et il faut l’accepter et surtout l’anticiper.
En revanche, la marque Unküt qui pour moi,  et pour tout le monde je pense, est pour différentes raisons la plus belle réussite d’une marque lancée par un artiste.  Les collections d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec les premiers modèles, elle a su se renouveler, suivre les tendances, proposer diverses gammes de produits hip-hop et plus grand public, prendre des risques, avoir une stratégie cohérente… Par exemple, dans chaque clip de Booba il y a des placements de produits Unküt que tu peux retrouver sur des sites de VPC, c’est une machine très bien huilée.

Toi qui a conseillé de nombreux rappeurs, comment abordais-tu, le rapport marques/artistes ?

Certains artistes peuvent voir les marques comme des banques, tout comme les marques qui oublient que les artistes sont des artistes, des personnes… La marque doit comprendre qui est l’artiste, savoir quelle est son histoire, respecter son identité. L’artiste, lui, doit comprendre qu’à partir du moment où il accepte de collaborer avec une marque et qu’il touche en plus une rémunération, il a des obligations professionnelles. Arriver à un bon partenariat entre un artiste et une marque peut être le résultat d’une somme de compromis. Ce n’est pas toujours facile. Si tout ceci semble aisé à comprendre aujourd’hui, qu’il s’agit de quelque chose de courant même, il faut se dire qu’il y a encore 10 ans, des gens qui sont à présent de grands patrons de labels ou de majors disaient qu’ils ne mettraient jamais leurs artistes dans des téléphones… C’est un discours que l’on m’a par exemple tenu quand j’ai monté un partenariat entre 113 (à l’époque de l’album « 113 Degrés ») et Sony Ericsson quand ces derniers ont lancé le premier Walkman Mobile qui s’appelait le W550 je crois. Et ce n’est pas une question de capacité intellectuelle ou d’intelligence, c’est plus de l’ordre de la compréhension,  ou seulement d’ être à l’aise avec l’idée d’associer une marque à un artiste, et d’arriver à se projeter… N’oublions pas qu’en France, nous sommes très conservateurs, on n’aime pas le changement, et je m’inclus dans cette critique.

Quel est pour toi le placement de produits le plus réussi du hip-hop français ?

La première association qui me vient à l’esprit, c’est naturellement Adidas et Run DMC. En France, je dirais Wati B, la marque a servi le groupe Sexion d’Assaut et réciproquement.

 

Quel est pour toi le placement de produits qui t’a le plus surpris ?

Franck Provost dans le clip « Memories » de David Guetta. J’ai trouvé cela déroutant, mais pourquoi pas…

A partir de 1m14 :

 

Aujourd’hui, les ventes de disques sont à la baisse, le streaming semble peu rémunérateur, les marques, la scène et la synchro ne sont-ils  pas les derniers leviers générateurs de revenus pour les musiciens ?

Les ventes de disques sont en baisse mais non, le streaming n’est pas peu rémunérateur. Il faut oublier les tableaux et articles qui ont été publiés ces deux dernières années, les données brutes sont toujours facilement manipulables pour faire passer l’idée que l’on veut défendre. C’est sûr que si l’on prend le taux de rémunération à l’écoute unitaire, ça fait peur.
C’est comme la radio : un passage sur une antenne nationale est très rémunérateur de par sa grosse audience mais si on divise ce montant par les centaines de milliers d’auditeurs, on n’est pas loin des chiffres du streaming.  Ce qu’il faut voir, c’est l’utilisation de ces nouveaux outils, la démocratisation ou le développement de nouvelles sources de revenus comme la synchro (utilisation de musique pour des publicités, pour des films…)  permettant d’avoir une vision plus transversale du métier.
L’époque où musique signifiait uniquement vendre des disques ou faire des concerts est loin maintenant.

Merci Karim pour ta participation!

 

 

 

 

 

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